Didaco Mensa, l’inconnu de 1585…

Dans le monde de la musique ancienne, nombre de partitions dorment dans les archives, souvent sans éditions modernes, parfois d’auteurs anonymes, parfois d’auteurs peu connus…

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En bibliothèque

Lors d’un séjour de recherche à Bologne, au Museo internazionale e biblioteca della musica (ancien Liceo musicale), mon attention a été attirée par un recueil particulier. Dans la riche collection de musique imprimée du XVIe siècle, rassemblée en grande partie par G. B. Martini au XVIIIe siècle, se trouve un recueil de motets de Didaco Mensa. Comme il s’agit d’un imprimé musical (en opposition à un manuscrit), il est catalogué dans différents ouvrages historiques bien connus des musicologues. Ces ouvrages recensent, de façon plus ou moins systématique, les œuvres musicales conservées dans les bibliothèques et archives occidentales.

Robert Eitner (1832-1905), un pionnier de l’exploration systématique des bibliothèques, publie entre 1900 et 1904 son Quellen-Lexikon en 10 volumes, qui inventorie les fonds de plus de 200 institutions à travers l’Europe ( 1). On peut y lire:

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Eitner, Quellen-Lexikon, 1902

Eitner classe par ordre alphabétique les compositeurs nés avant 1780, recense leurs œuvres et fournit quelques informations biographiques. Or pour Mensa, seule l’existence du recueil de 1585 est mentionnée. Aucune autre oeuvre ne semble avoir été découverte depuis lors.

Le Répertoire international des sources musicales (RISM) poursuit le travail de Eitner, et établit, dans la deuxième moitié du XXe siècle, un catalogue de plus de 200’000 œuvres, par 8’000 compositeurs, réparties dans 1’100 bibliothèques de 20 pays ( 2). Chaque pays possède une antenne locale qui est en charge de dépouiller systématiquement toutes les archives du pays. L’objectif est évidemment d’établir un catalogue exhaustif.

Un Motectorum unique

Le recueil de 1585 se retrouve évidemment catalogué dans le RISM (lien), ainsi que dans un sous-catalogue spécialisé du RISM, qui contient les musiques sacrées imprimées en Europe entre 1500 et 1800 (Printed Sacred Music Database). Le PSMD reprend les informations bibliographiques que l’on trouve déjà dans le catalogue de la bibliothèque de Bologne (Gaspari on line), signale les exemplaires disponibles à travers le monde et transcrit la préface, si elle existe.

Fait remarquable, le livre de motets de Didaco Mensa ne se trouve qu’à Bologne. Il s’agit donc d’un unicum, une oeuvre qui ne survit que dans un seul exemplaire. En musique, cette situation est relativement rare, surtout après le XVIe siècle.

Considérons un cas plus moderne : Frédéric Chopin. Pour une de ses œuvres prise au hasard, il est possible que le manuscrit ait été conservé. Les premières éditions, parues du vivant de Chopin, survivent encore dans différentes bibliothèques ou collections personnelles. En outre, dans le cas de Chopin, il existe une première édition parue en France, une autre en Angleterre et une troisième en Allemagne. Si chaque édition a été tirée à mille exemplaires (simple supposition), et en comptant les rééditions tout au long du XIX siècle, il est difficilement concevable que sur ces 3’000 à 5’000 tirages papiers, aucun n’ait survécu jusqu’à nous !

Or, pour le Motectorum de Mensa, qui a probablement été tiré au maximum à 500 exemplaires (c’est une moyenne haute pour l’époque), un seul tirage est parvenu jusqu’à aujourd’hui. La préservation d’une oeuvre dans l’histoire de la musique est parfois fragile. Il faut remarquer aussi que le nom de Didaco Mensa ne nous est connu qu’à travers l’existence de cet exemplaire de Bologne. Ainsi, l’humanité aurait perdu toutes traces de ce compositeur si cet objet matériel n’avait pas survécu !

Didaco Mensa : un auteur inconnu

Après avoir consulté les outils bibliographiques déjà cités, et pour en savoir plus sur l’auteur de cet unicum, je m’oriente inévitablement vers les deux dictionnaires incontournables de la musicologie :

  • le New Grove, en langue anglaise (2001)
  • le MGG, en langue allemande (1994-2008)

Les deux encyclopédies sont divisées en 29 volumes et contiennent entre 20’000 et 30’000 articles rédigés par plusieurs milliers de spécialistes. Malheureusement notre auteur n’est mentionné nulle part.

Les seuls éléments à disposition sont donc les cinq parties séparées du volume de 1585. Il faut préciser que la partition moderne, avec les voix alignées les unes sur les autres, n’existe pas encore, et c’est au musicologue / à l’éditeur de la créer. Les cinq volumes sont donc intitulés cantus, altus, tenor, quintus et bassus, et ne contiennent qu’une voix chacun, ce qui suffisait amplement aux chanteurs de la Renaissance.

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Didaco Mensa, Tua est potentia, 1585 (parties séparées et partition moderne)

La première page de chaque partie contient le titre, un motif décoratif avec les armoiries de la famille Mensa, et en pied de page l’imprimeur, le lieu et la date.

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Didaco Mensa, Motectorum (Quintus), Brescia : V. Sabbio, 1585

Après le titre se trouve la dédicace, et sur la page de droite, le premier motet du recueil :

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Didaco Mensa, Motectorum (Cantus), Brescia : V. Sabbio, dédicace

A la Renaissance, un volume imprimé est, dans presque tous les cas, dédié à une personnalité importante (clergé, noblesse, riche bourgeoisie…). Après la mention du dédicataire et de ses titres, un texte laudatif complète l’hommage au mécène, en utilisant un vaste répertoire de loci topici (transcription de la préface).

On peut lire, à la fin de la dédicace : In ipsa Mediolani arce die 2. Ianuari Anni M.D.L.X.X.X.V. Mensa a donc signé son texte à Milan, le 2 janvier 1585. La première partie de la page fournit une autre indication cruciale :

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Sancho de Guevara y Padilla est donc le dédicataire du livre de motets. Le compositeur ne dédie pas toujours une nouvelle publication à son employeur, mais à quelqu’un d’autre. Il peut s’agir parfois d’une stratégie pour s’attirer la bienveillance d’un futur employeur ou mécène (voir notamment les dédicaces de Marenzio ou encore Morales).

Dans le cas qui nous intéresse, une phrase précise lève l’ambiguité : Didacus Mensa famulus obsequentissimus perennem exoptat fœlicitatem. Mensa signe en se qualifiant de « votre très-obéissant serviteur », ce qui est une formule typique lorsqu’on s’adresse à son employeur. Notre composieur est donc au service de Sancho, comme maître de chapelle privée, musicien ou peut-être encore précepteur…

Milan et Sancho de Guevara y Padilla

Après les guerres d’Italie, le duché de Milan tombe sous la coupe de la famille de Habsbourg. Celle-ci règne sur la moitié de l’Europe. Le monarque ne peut évidemment pas régir toutes ses possessions en personne (Espagne, Portugal, royaume de Naples et de Sicile, Angleterre, duché de Milan, comté de Flandre, possession aux Amériques).

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Milan (G. Braun & F. Hodenberg, Civitates orbis terrarum, vol. 1, 1572)

Au duché de Milan, un ambassadeur, nommé pour trois ans, exerce le pouvoir au nom du Roi. Entre 1580 et le 21 mars 1583, Sancho de Guevara y Padilla occupe ce poste. Plusieurs lettres entre Filippe II et lui sont conservées, notamment à la bibliothèque du Vatican.

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Castello Sforesco, Milan (c. 1560)

Avant sa nomination, Sancho portait le titre de castellano del Castello Sforzesco di Milano, il était donc général de la garnison espagnole à Milan, entre 1574 et 1580, et résidait au château Sforza. Il figure d’ailleurs parmi les trois gouverneurs issus de la noblesse qui ont donné leur nom  à un bastion du château ( 3):

  • Don Gabriel de la Cueva, duc d’Albuquerque (1564-71)
  • Don Sancio de Guevara y Padilla, Grand d’Espagne (1580-83)
  • Don Fernandez de Velasco, contestabile de Catilla (1592-1600)


Vingt motets… ni plus ni moins

Le recueil de 1585 contient vingt motets :

  1. O Sacrum convivium
  2. Cantemus domino
  3. Duo seraphin
  4. Assumpta est Maria
  5. Tua est potentia
  6. Ecce sacerdos magnus
  7. Quam pulchrae sunt
  8. Favus distillas
  9. Ascendo ad patrem meum
  10. Legem pone mihi domine
  11. Lamentabatur Jacob / Prosternens se Jacob (P2)
  12. Vias tua est potentia
  13. Regina coeli
  14. In manus Tuas domine
  15. Attendite a falsis prophetis
  16. Veni domine
  17. Veni electa mea
  18. Surge amica mea
  19. Beati omnes
  20. Heu mihi domine

Parmi ceux-ci, O Sacrum convivium est représentatif du style de l’ensemble. Composé par Thomas d’Aquin pour célébrer le Saint-Sacrement, l’hymne O Sacrum convivium a été mise en musique par de très nombreux compositeurs à la Renaissance (Guerrero, Victoria, Palestrina, Marenzio, Gesualdo, Lasso, Tallis, Vecchi…).

Le début de la version de Mensa utilise une technique très répandue au XVIe siècle : l’imitation libre. Chaque voix entre l’une après l’autre, avec le même dessin mélodique. Il ne s’agit toutefois pas d’un canon, mais plutôt d’une entrée proche de ce qu’on pourra entendre dans la fugue un siècle plus tard. Ainsi, la première voix, au soprano, fait entendre la quarte ré-sol (en vert), alors que la deuxième entrée, à l’alto, utilise la quinte sol-ré (en rouge), afin de rester dans le mode de sol, divisé en deux parties, sol-ré / ré-sol.

Les autres voix suivent le même schéma, avec la troisième entrée au ténor qui fait écho à la première, suivie par la basse. Les entrées 3 et 4 reproduisent donc l’écriture mise en oeuvre dans les entrées 1 et 2. En résumé :

  1. cantus 1, ré-sol (en vert)
  2. alto, sol-ré (en rouge)
  3. ténor, ré-sol (en vert)
  4. basse, sol-ré (en rouge)
  5. cantus 2, ré-sol (en vert)

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Extrait audio (enregistrement live) :

Dans la théorie de la composition à la Renaissance, la variété (ou varietas) est un élément primordial ( 4). La texture musicale obéit également à ce précepte. A une première partie en imitation succède une section homophonique, c’est-à-dire où toutes les voix déclament le même texte exactement en même temps. La perception musicale change profondément, avec la création de blocs sonores syllabiques.

Cette nouvelle technique est mise en oeuvre sur les mots recolitur memoria passionis eius (on célèbre la mémoire de sa passion), qui sont repris trois fois. La répétition telle quelle est en principe proscrite; mais dans ce cas-ci, Mensa introduit une progression pour contrebalancer une redondance excessive. La première version est écrite à trois voix (en vert), la deuxième à quatre (en rouge), et finalement la dernière itération réunit toutes les voix (en bleu). Mensa combine deux figures chères à la réthorique musicale de la Renaissance : gradatio et repetitio.

mensa_o_sacrum_homophonie

Extrait audio (enregistrement live) :

Ci-dessous, la partition en entier (version PDF) :

 

Didaco Mensa, compositeur  au service du représentant du roi d’Espagne au duché de Milan, ne laisse que ses œuvres, sans autre indication. Actif en 1585, attaché à une personnalité très influente, Mensa est sans doute né en Espagne, avant 1565. Aucune information ne permet de renseigner la date de sa mort. Seule sa musique le préserve encore dans la mémoire musicale occidentale !

 

 


Notes

(1) Robert Eitner : Biographisch-bibliographisches Quellen-Lexikon der Musiker und Musikgelehrten der christlichen Zeitrechnung bis zur Mitte des neunzehnten Jahrhundert, Leipzig : Bretikopf & Haertel, 1902, vol. 6, p. 438. (retour au texte)

(2) Article « RISM », in S. Stanley & J. Tyrrell (éds.), The New Grove Dictionnary of Music and Musicians, 2e édition, Oxford University Press, 2001. (retour au texte)

(3) Richard Malim (éd.), Great Oxford: Essays on the Life and Work of Edward De Vere, 17th Earl of Oxford, 1550-1605, Tunrbridge Wells : Parapress Ltd., 2004,  p. 78 note 17.(retour au texte)

(4) Variété : dans l’acception ancienne du terme, comme le définit l’Académie française : qualité d’une création littéraire, artistique, qui donne l’impression de changement. Dictionnaire de l’Académie françoise, première édition, Paris : Veuve de Jean-Baptiste Coignard, 1694. (retour au texte)

Les deux extraits audio proviennent d’un enregistrement live amateur d’un concert du Choeur B212.


by-nc-nd Musica Enchiriadis – YF 2017

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